Trump, le pragmatisme et la « post vérité »

Texte original de la Tribune parue dans Le Monde du 29 novembre 2016

Que le pragmatisme ait constitué une source d’inspiration importante pour la politique progressiste et émancipatrice aux États Unis, et ce dès le début du XXe siècle, aucune personne informée ne saurait en douter. Les philosophes américains George Herbert Mead (1863-1931) et John Dewey (1859-1952) [fondateurs du courant pragmatiste] étaient au cœur du mouvement réformiste et leur pensée politique – à commencer par Le public et ses problèmes (1927 ; Folio, 2010) de Dewey – peut aussi être lue comme un éclaircissement philosophique de l’activisme de l’époque. Ce n’est donc pas une surprise de retrouver certains concepts-clefs et prises de positions théoriques du pragmatisme à l’intérieur du débat politique. Cela fut vrai au temps des présidents Woodrow Wilson et de F. D. Roosevelt, comme l’historien Robert Westbrook l’a montré dans Democratic Hope (2005). Mais la chose est tout aussi vraie de nos jours.

Dès le début du mandat de Barack Obama, plusieurs commentateurs ont relevé le lien profond qui unissait ses idées politiques à la tradition philosophique américaine du pragmatisme. L’historien de Harvard, James Kloppenberg, analyse dans Reading Obama : Dreams, Hope, and the American Political Tradition (2008), la force d’attrait du pragmatisme pour Obama. Il la localise dans le message d’émancipation que cette philosophie a su articuler, dans la perspective de l’extension des idéaux démocratiques via les luttes pour les droits civiques et à travers la diffusion de valeurs plus égalitaires dans un monde de plus en plus dominé par les pouvoirs économiques (voir aussi la livraison spéciale de Contemporary Pragmatism, 2011).

Et faut-il rappeler que Hillary Rodham Clinton avait écrit, toute jeune étudiante, une thèse sur Saul Alinsky (There is Only the Fight, 1969), qui s’auto-qualifiait de « pragmatiste radical » et que Barack Obama, dans sa carrière d’organisateur communautaire dans le South Side de Chicago, a été directement en contact avec cet héritage.

On pourrait continuer ainsi, pour changer de registre, et relire la belle tribune de Harvey Cormier, professeur de philosophie à l’Université de Stony Brook et spécialiste reconnu de William James donnée au New York Times (Harvey Cormier, « Reconsidering Obama the Pragmatist »).

Principe de réalité

Cormier nous rappelle que le pragmatisme est une forme de réalisme, par quoi il entend une philosophie qui prend le principe de réalité très au sérieux, et qui reconnaît la nature faillible de toutes les hypothèses, une idée avancée par le sémiologue et philosophe Charles Sanders Peirce (1839-1914) bien avant d’être rendue célèbre par Karl Popper (1902-1994, théoricien de l’expérience scientifique). Ce sont ces mêmes principes qui sous-tendent la politique d’Obama, fondée sur ce qu’il a appelé « l’audace de l’espoir » (L’Audace d’espérer, Presses de la cité, 2007).

Relire les textes de cette grande tradition de débats publics, animés par un goût pour l’enquête en commun, ne rend que plus surprenantes des tribunes plus proches de nous, où les idées philosophiques se trouvent réduites à des lieux communs — le pragmatisme comme « ce qui marche » — et où ces préjugés éculés, que l’on croyait enterrés depuis longtemps, sont mis au service d’une interprétation pour le moins discutable de « Trump le pragmatiste » ! Le lecteur attentif notera que ces propos ne sont que l’écho de propos très conservateurs, dont la primeur revient à un article du Washington Post, signé de la main de Christopher Scalia, journaliste conservateur et fils du juge ultra-conservateur de la Cour Suprême, Antonin Scalia.

La même idée, au mot près, a fait une deuxième apparition dans la Süddeutsche Zeitung, avant de débarquer en France. Et c’est à notre collègue Pascal Engel que nous la devons, quand, reprenant à son compte cette vieille antienne conservatrice, dans une tribune du Monde datée du 17 novembre 2016, il aligne dans une même série James, Mussolini et Trump et définit le pragmatisme comme une « peste intellectuelle » qui aurait servi et servirait encore de légitimation aux pires manifestations de la politique autoritaire et antidémocratique de ce siècle : le fascisme et le trumpisme.

Les mots sont lourds et Engel nous avait habitués à plus malin. Ils le sont d’autant plus que le même Engel avait déjà frappé dans une autre rubrique, intitulée « Le blob pragmatiste », parue le mois dernier. Les mots sont lourds et ils offensent profondément toute une communauté de chercheurs qui trouvent dans le pragmatisme une source constante d’inspiration, que ce soit en philosophie, en histoire, en sciences sociales, et jusque dans les sciences cognitives. Des chercheurs qui ont un souci scrupuleux de rigueur dans l’enquête et qui ont été abasourdis de se voir rangés, sans autre forme de procès, dans la nébuleuse infamante de la « post-vérité ».

Daniel Cefaï est président de Pragmata et directeur d’études à l’EHESS ; Roberto Frega est ancien président de Pragmata et chargé de recherche au CNRS.

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